Agrostratégie

« La crise agricole est le symptôme d’une maladie plus profonde » (Antoine Vedrenne, Citizen Capital)


À l’occasion du Salon international de l’agriculture, Antoine Vedrenne, associé chez Citizen Capital, analyse une crise agricole qui dépasse les seules difficultés conjoncturelles. Entre renouvellement des générations, attentes sociétales et impératif de transition agroécologique, il appelle à repenser en profondeur le modèle agricole. Selon lui, l’enjeu central consiste à concilier souveraineté alimentaire, viabilité économique et impacts environnementaux, tout en accompagnant concrètement les agriculteurs dans des mutations qu’ils sont majoritairement prêts à engager.

« La crise agricole est le symptôme d’une maladie plus profonde » (Antoine Vedrenne, Citizen Capital)
« La crise agricole est le symptôme d’une maladie plus profonde » (Antoine Vedrenne, Citizen Capital)

Entretien avec Antoine Vedrenne, associé de Citizen Capital

La crise agricole actuelle révèle-t-elle des enjeux plus profonds ?

« Le Salon International de l’Agriculture s’ouvrira dans une ambiance de feu mal éteint, et qui couve. La crise agricole que traverse la France est le symptôme d’une maladie plus profonde, avec un éléphant dans la pièce : qui seront les agriculteurs demain ? Sur fond de dialogue souvent rompu entre pouvoirs publics et monde agricole, il est urgent de repenser en profondeur le modèle qui nous nourrit — pour et avec celles et ceux qui en vivent.

Le casse-tête est connu : il s’agit de concilier souveraineté alimentaire, viabilité économique des exploitations, santé publique, justice sociale et soutenabilité environnementale, dans un contexte géopolitique instable. Alors que les urgences s’enchaînent, le fond du problème semble glisser hors de l’agenda politique, notamment lorsqu’il s’agit de répondre à la question centrale. Avant même de savoir comment financer la transition vers une agriculture durable, pour la société en général et les agriculteurs en particulier, il faut se demander : comment répondre à la diversité des besoins des agriculteurs ? »

Malgré les tensions, les agriculteurs bénéficient-ils encore d’un soutien fort de la société ?

« La société civile n’a pas lâché ses agriculteurs. Même si les convictions et les actes d’achats peinent à trouver une cohérence dans l’assiette, l’Eurobaromètre 2025 montre que 92 % des Européens jugent l’agriculture et les zones rurales essentielles pour l’avenir. Mais ce soutien ne suffit plus à compenser un modèle à bout de souffle, entre possible baiser de la mort du Mercosur et une pyramide des âges implacable.

En Europe, un agriculteur sur cinq envisage de cesser son activité dans les cinq prochaines années.

La pression semble intenable : en Europe, un agriculteur sur cinq envisage de cesser son activité dans les cinq prochaines années. Cette tendance ouvre la voie à des formes de concentration et d’industrialisation accrues : aux conséquences sociales et environnementales parfois lourdes. »

Les choix agricoles engagent-ils, selon vous, un véritable projet de société ?

« Les modèles agricoles ne sont pas neutres : ils dessinent un projet de société. Si des alternatives se développent — agriculture biologique, régénératrice, diversification des modèles —, la dynamique reste fragile face à une libéralisation accrue des échanges et une volonté politique limitée.

Or les chiffres sont connus : l’agriculture représente près de 20 % des émissions de gaz à effet de serre en France, contribue fortement à l’érosion de la biodiversité et pèse sur la santé publique, en particulier des populations les plus vulnérables. Ces enjeux sont indissociables, et à l’inverse, restaurer les sols, réduire la dépendance aux intrants, renforcer la résilience des exploitations, recréer du lien avec les consommateurs génère des cobénéfices multiples et des cercles vertueux dans les territoires, qui infusent largement dans la société. »

Une transition désirée, mais mal financée ?

« Les agriculteurs ne sont pas un frein à la transition juste. Bien au contraire : près de 90 % d’entre eux se disent prêts à s’engager dans l’agroécologie, à condition d’être soutenus ; près de 60 % l’ont déjà fait ou sont en cours de transition, et ils seraient les premiers à en bénéficier.

Près de 90 % des agriculteurs se disent prêts à s’engager dans l’agroécologie et près de 60 % l’ont déjà fait ou sont en cours de transition.

Mais quels sont ceux qui peuvent encore mettre la main à la poche, et de surcroît, investir dans et pour la prochaine génération d’agriculteurs ? Cette mutation a un coût, elle porte sur le temps long, et on ne peut exiger des principaux intéressés qu’ils portent l’essentiel du risque financier, alors même qu’ils sont en première ligne face aux risques.

Historiquement, l’agriculture repose sur des financements publics, notamment via la PAC. En France, les aides représentaient en 2024 en moyenne 64 % du revenu agricole avant impôt. Pourtant, ce soutien massif ne garantit ni la viabilité des exploitations ni l’orientation du système vers des pratiques compatibles avec les limites planétaires.

En 2024, I4CE rappelait que seuls 6 à 9 % % des financements publics agricoles soutiennent véritablement la transition écologique, tandis que l’écrasante partie des financements reste, au mieux, neutre. La société paie bien cher un modèle qui nourrit trop mal, au propre comme au figuré, ceux qui en ont le plus besoin, du côté fourche comme du côté fourchette. »

Concepts clés et définitions : #Agroécologie , #Agriculture régénératrice , #Agriculture biologique , #Biodiversité