Agrotendances

Jean‑Marc Petat (Amoéba) : « Le biocontrôle sera un pilier incontournable des itinéraires de production »


Alors que les objectifs de réduction des phytosanitaires se renforcent à l’horizon 2030, le biocontrôle apparaît comme l’un des leviers majeurs pour accompagner l’évolution des pratiques agricoles. Pour autant, son déploiement reste confronté à plusieurs défis, entre adaptation technique, rentabilité économique et lenteurs réglementaires. Jean-Marc Petat, directeur général de Green 4 Agro (Amoéba), revient sur les perspectives du secteur, le positionnement d’Axpera et les conditions nécessaires à une adoption plus large des biosolutions.

Jean‑Marc Petat (Amoéba) : « Le biocontrôle sera un pilier incontournable des itinéraires de production »
Jean‑Marc Petat (Amoéba) : « Le biocontrôle sera un pilier incontournable des itinéraires de production »

Entretien avec Jean-Marc Petat, directeur général de Green 4 Agro, la filiale d’Amoéba dédiée au développement et à la commercialisation des solutions de biocontrôle et biostimulants

Le biocontrôle est souvent présenté comme un levier clé pour réduire les phytos : concrètement, jusqu’où peut-il aller selon vous ?

Jean‑Marc Petat : « Je distinguerais deux types de cultures : les cultures spécialisées, comme la vigne, les légumes ou l’arboriculture, et les grandes cultures. En cultures spécialisées, le biocontrôle est déjà un levier clair pour réduire les phytos ou mieux les utiliser. Ce n’est pas nouveau : la confusion sexuelle, par exemple, existe depuis de nombreuses années et les agriculteurs maîtrisent désormais très bien ces solutions.

Il y a une adéquation forte entre les besoins des producteurs et le biocontrôle. Sur vigne, on peut avoir une quinzaine de traitements par an. En cultures légumières sous serre, cela peut aller jusqu’à trente applications. Dans ce contexte, la persistance plus courte des solutions de biocontrôle n’est pas forcément un problème. Il y a aussi des attentes fortes sur les résidus ou la protection des utilisateurs. Les solutions de biocontrôle apportent des réponses évidentes, notamment pour les applications tardives.

En grandes cultures, c’est plus difficile. Sur blé, il y a trois traitements maximum par campagne, avec des produits conventionnels systémiques et persistants. Cela rend l’arrivée du biocontrôle plus complexe, car ce sont souvent des solutions de contact avec une persistance limitée. Mais une deuxième génération d’innovations arrive, notamment sur les biofongicides. »

Quelles sont aujourd’hui les principales limites techniques ou agronomiques qui freinent encore son adoption à grande échelle ?

Jean‑Marc Petat : « Le principal frein, c’est l’habitude. Avec le biocontrôle, il ne s’agit pas simplement de remplacer un produit par un autre. Il faut réfléchir différemment et parfois repenser complètement les programmes de protection.

L’agriculteur prend un risque lorsqu’il change ses pratiques. Si personne ne l’aide à couvrir ce risque, la mutation restera lente. Cela demande aussi plus de temps, plus d’expertise et davantage d’accompagnement technique.

On voit néanmoins apparaître de nouvelles approches. En confusion sexuelle, les nouveaux diffuseurs ont facilité l’adoption de la technologie. Pour les trichogrammes, les drones changent aussi beaucoup de choses. Au Brésil, par exemple, les producteurs augmentent parfois le nombre d’applications pour permettre l’introduction du biocontrôle. Cela montre qu’il faut accepter d’étudier de nouvelles approches, sans dogmatisme. »

Comment positionnez-vous les solutions d’Amoéba dans la stratégie globale de protection intégrée des cultures ?

Jean‑Marc Petat : « Nous nous positionnons comme un apporteur de solutions de nouvelle génération. Nous pensons que l’adoption du biocontrôle passera par des solutions plus souples, capables d’aller vers de nouvelles cultures et de nouvelles maladies.

Avec Axpera, nous nous positionnons soit en remplacement de produits conventionnels ou du cuivre, soit en complément. Sur vigne, notre technologie, qui sera distribuée sous le nom Tiagan par Koppert, vise notamment les applications post‑floraison contre le mildiou.

Notre objectif est de remplacer un ou deux traitements conventionnels ou de réduire de 50 % les doses de cuivre. Nous pensons aussi que les outils d’aide à la décision auront un rôle important à jouer dans le développement du biocontrôle, pour mieux positionner les applications et maximiser leur efficacité. »

À l’horizon 2030, le biocontrôle doit-il être considéré comme une alternative ou comme l’un des piliers d’un système plus large ?

Jean‑Marc Petat : « Pour nous, la priorité reste la rentabilité des agriculteurs. Il ne peut pas y avoir de développement du biocontrôle si cela ne permet pas de préserver le rendement ou la qualité.

Si cette condition est respectée, alors oui, le biocontrôle deviendra un pilier incontournable des itinéraires de production. Mais il faudra aussi d’autres leviers, comme les variétés résistantes ou les outils d’aide à la décision. L’objectif de réduction des phytos ne peut pas être seulement politique ou dogmatique. Il faut que les solutions proposées restent compatibles avec la réalité économique des exploitations. »

Quels sont, selon vous, les leviers prioritaires à activer pour accélérer réellement le déploiement du biocontrôle ?

Je ne comprends pas pourquoi une solution comme Axpera peut être homologuée en deux ans aux États‑Unis et mettre huit ans en Europe.

Jean‑Marc Petat : « La priorité absolue, c’est la simplification réglementaire et notamment l’homologation. Aujourd’hui, il faut entre huit et dix ans pour obtenir une homologation en Europe. Pour une PME comme Amoéba, chaque mois perdu est une catastrophe. Je ne comprends pas pourquoi une solution comme Axpera peut être homologuée en deux ans aux États‑Unis et mettre huit ans en Europe. Il ne s’agit pas d’affaiblir l’évaluation scientifique, mais de réduire les délais administratifs et d’éviter les doublons entre pays européens. Il faut aussi que les calendriers d’évaluation soient respectés. »

Axpera vient d’obtenir, pour la deuxième année consécutive, une autorisation d’urgence de 120 jours contre le mildiou de la vigne. Que traduit, selon vous, cette situation ?

Il faut désormais des décisions concrètes pour simplifier les procédures, sans baisser le niveau d’exigence scientifique.

Jean‑Marc Petat : « Je ne pense pas que cela concerne uniquement les biosolutions. Il y a aussi des solutions conventionnelles qui passent par ces AMM 120 jours. Pour moi, cela illustre surtout l’impasse dans laquelle nous sommes arrivés : des solutions disparaissent sous la pression réglementaire, mais les innovations n’arrivent pas assez vite.

Depuis six ans, aucune nouvelle molécule conventionnelle n’a été homologuée en Europe, et très peu de solutions de biocontrôle. Cela crée une situation très difficile pour les agriculteurs. Il y a aujourd’hui une prise de conscience sur les enjeux de souveraineté alimentaire, mais il faut désormais des décisions concrètes pour simplifier les procédures, sans baisser le niveau d’exigence scientifique. »

Le marché du biocontrôle devient de plus en plus concurrentiel. Comment Amoéba travaille-t-elle son positionnement ?

Jean‑Marc Petat : « Cela passe d’abord par l’innovation. Chez Amoéba, nous avons une technologie unique basée sur l’utilisation d’amibes capables de produire des métabolites biofongicides. Nous avons aussi un avantage industriel important qui doit nous permettre de proposer des solutions efficaces à un prix compatible avec les attentes des agriculteurs, notamment en grandes cultures.

Le deuxième axe, ce sont les partenariats. Nous sommes une PME d’une trentaine de personnes et nous avons besoin d’acteurs capables de distribuer nos solutions au niveau mondial. Nous travaillons déjà avec Koppert sur vigne et cultures légumières en Europe, et nous sommes en discussion avec d’autres partenaires pour les céréales, le soja ou encore le gazon.

L’homologation sur vigne et légumes n’est que le début de l’aventure pour Amoéba. Notre ambition est que demain, chaque agriculteur dans le monde puisse utiliser notre biofongicide, quelle que soit sa culture. »