« La phytothérapie ramène de l’équilibre dans les programmes » Emeline Lasserre-Arondel, De Sangosse
Face au retrait de matières actives et à la nécessité de réduire les IFT, la phytothérapie agricole suscite un intérêt croissant. Basées sur des extraits de plantes, ces solutions naturelles promettent de renforcer la santé des cultures sans se substituer aux produits conventionnels. Définition, usages, conditions de réussite et perspectives : Emeline Lasserre Arondel, chef marché phytothérapie agricole France chez De Sangosse, fait le point.
Entretien avec Emeline Lasserre Arondel, chef marché phytothérapie agricole France, De Sangosse
Quand on parle aujourd’hui de phytothérapie en agriculture, de quoi parle-t-on concrètement ?
On parle de phytothérapie agricole dès lors que l’on utilise des extraits de plantes terrestres, seules ou en association, préparés uniquement avec de l’eau, sans ajout de matières ou de composés chimiques. Ce sont des solutions 100 % naturelles, également appelées préparations naturelles peu préoccupantes (PNPP). Près de 1200 plantes sont utilisables en phytothérapie.
En quoi ces solutions se distinguent-elles du biocontrôle ou des produits phytopharmaceutiques classiques ?
Le cadre réglementaire n’est pas adapté au potentiel des produits de phytothérapie puisqu’il restreint leurs fonctionnalités à un seul axe.
La distinction est avant tout réglementaire. Les solutions de phytothérapie n’ont pas de réglementation spécifique. Certaines préparations d’ortie, de prêle, d’osier et d’oignon sont autorisées en tant que substances de base pour leur potentiel de protection des plantes, comme des produits de biocontrôle. Les autres préparations relèvent du champ des biostimulants. Elles ont donc officiellement pour objectif d’améliorer le fonctionnement du métabolisme des cultures.
La mode de fonctionnement des produits de phytothérapie est également très différent : les extraits de plante contiennent de très nombreux composés actifs. Ils ont donc une action globale sur la plante, en intervenant simultanément sur les trois axes majeurs : la nutrition, la physiologie et la protection.
Le cadre réglementaire n’est donc pas adapté au potentiel de ces produits puisqu’il restreint leurs fonctionnalités à un seul axe.
Pourquoi la phytothérapie suscite-t-elle un regain d’intérêt dans le contexte actuel de réduction des IFT et de retrait de matières actives ?
Les agriculteurs ont toujours utilisé des purins ou des décoctions de plantes pour renforcer leurs cultures
La phytothérapie est une technologie alternative qui existe depuis le début de l’agriculture. De manière très empirique, les agriculteurs ont toujours utilisé des purins ou des décoctions de plantes pour renforcer leurs cultures. Mais aujourd’hui, le contexte a profondément changé. Les attentes sociétales en matière d’impact environnemental et de santé se renforcent, tandis que de moins en moins de solutions conventionnelles sont disponibles. Il n’y a quasiment plus de nouvelles molécules mises sur le marché, et certains usages se retrouvent orphelins.
On le voit par exemple en vigne, avec la gestion du black rot et la réduction annoncée des solutions à base de cuivre, ou encore en grandes cultures pour la gestion des oiseaux. Dans ce contexte, la phytothérapie apparaît comme une piste à investiguer, à condition de sortir de l’empirisme et de professionnaliser ces solutions.
Justement, comment passe-t-on de pratiques empiriques à des solutions plus fiables au champ ?
Tout l’enjeu est là. Un purin ou une décoction réalisée à la ferme, avec une composition variable, conduit forcément à une instabilité des résultats. Chez De Sangosse, notre objectif est de transformer ces connaissances empiriques en une véritable technologie. Cela passe d’abord par la stabilisation et le calibrage des produits, grâce à des procédés industriels maîtrisés. C’est dans cette logique que nous avons acquis Biovitis, afin de proposer des solutions fiables, constantes et reproductibles, capables de sécuriser l’efficacité agronomique et les revenus des agriculteurs.
Sur quels types de bioagresseurs ou de situations agronomiques la phytothérapie montre-t-elle aujourd’hui le plus de potentiel ?
La phytothérapie peut s’appliquer sur l’ensemble des cultures et répondre à des problématiques très variées. Elle peut intervenir sur la nutrition, par exemple avec le purin d’ortie, sur la protection contre les maladies, avec des associations comme la décoction de prêle et d’osier, ou encore comme répulsif vis-à-vis de certains ravageurs. Elle est également intéressante pour accompagner les cultures face aux stress abiotiques, comme les coups de chaleur, la sécheresse ou le gel.
Son principal intérêt réside dans le fait qu’elle ne fonctionne pas en monomolécule. Les extraits de plantes sont des assemblages complexes de composés, qui permettent de rééquilibrer le fonctionnement de la plante. L’objectif n’est pas de remplacer les produits conventionnels, mais de retarder le moment où leur recours devient nécessaire, en maintenant un bon niveau de santé et de vitalité des cultures.
Purin, infusion, décoction : trois modes de préparation des extraits de plantes
On recense aujourd’hui nombreux différents modes de préparation des plantes.
• L’infusion : Eau portée à faible ébullition puis incorporation de plantes (type « tisane »)
• La macération : Plantes trempées dans l’eau à froid ou à température ambiante
• La décoction : Macération de plantes puis montée en température jusqu’à faible ébullition
• L’extrait fermenté/purin : Macération de plantes jusqu’à fermentation
• Le thé de compost : Macération d’un compost de plantes
Selon les fabricants, les températures, temps, grammages utilisés varient.
De Sangosse met en marché les produits fabriqués par sa filiale Biovitis : des infusions et décoctions uniquement. Le process industriel permet de stabiliser les produits et de les conserver plus de 3 ans.
L’efficacité de ces solutions étant parfois jugée variable, quels sont les facteurs clés de réussite ?
Le premier facteur, c’est la qualité et la constance du produit appliqué. Sans un process maîtrisé, il est difficile d’obtenir des résultats réguliers. Ensuite, il est indispensable de raisonner l’usage de la phytothérapie dans un programme global, en tenant compte des trois axes d’amélioration : nutrition, physiologie et protection. Cela demande de revoir nos méthodes d’évaluation, car ces produits agissent à plusieurs niveaux en même temps.
C’est une approche méthodologique à rebours de la recherche classique, qui cherche à isoler un seul facteur. Ici, on s’intéresse à l’amélioration globale de la santé de la plante, pour lui permettre de mieux se défendre face aux agressions.
Quel niveau de preuve scientifique est aujourd’hui nécessaire pour crédibiliser la phytothérapie ?
Pour faciliter l’adoption de ces solutions, il est indispensable d’apporter un double niveau de preuve. D’une part, des résultats en laboratoire, pour comprendre et objectiver les mécanismes d’action. D’autre part, des essais en conditions réelles, avec des tests de valeur pratique menés chez les utilisateurs finaux.
Chez De Sangosse, nous travaillons avec des fermes pilotes en phytothérapie, en intégrant les solutions dans des programmes suivis sur plusieurs années. Nous recrutons régulièrement des agriculteurs testeurs, notamment en grandes cultures, et demain en arboriculture et en maraîchage.
La réglementation actuelle constitue-t-elle un frein au développement de la phytothérapie agricole ?
La réglementation n’est pas encore adaptée pour exprimer tout le potentiel de ces solutions. Chaque extrait de plante peut avoir des effets nutritionnels, physiologiques et de protection, mais on est contraint de ne mettre en avant qu’une seule facette. Cela brouille la compréhension. Par exemple, la macération fermentaire d’ortie est classée substance de base, elle a donc vocation réglementaire à contribuer à la protection. Pourtant les préparations à base d’ortie sont particulièrement utilisées pour la nutrition.
Le cadre réglementaire laisse aujourd’hui une grande place à l’expérimentation, mais il peut aussi véhiculer une image floue ou amateur, alors même que la professionnalisation est relativement récente et timide, datant des années 2000.
Quelle place réaliste voyez-vous pour la phytothérapie à horizon 5 à 10 ans ?
L’agriculture est aujourd’hui dans une forme d’impasse, prise entre la nécessité de réduire son impact et celle de maintenir la rentabilité des exploitations.
La phytothérapie a vocation à devenir une technologie additionnelle dans les systèmes de culture. Elle ne remplace pas les solutions conventionnelles, mais elle permet de réinstaurer une base de santé et de vitalité des cultures, afin de retarder le recours à ces solutions. L’agriculture est aujourd’hui dans une forme d’impasse, prise entre la nécessité de réduire son impact et celle de maintenir la rentabilité des exploitations. Les produits transversaux, capables d’agir à plusieurs niveaux, font partie des pistes d’avenir, à condition de disposer d’outils d’évaluation adaptés.
Quels conseils donneriez-vous aux agriculteurs qui souhaitent s’y intéresser dès maintenant ?
Le premier conseil est d’essayer, notamment lorsqu’on fait face à une problématique pour laquelle il n’existe plus de solution satisfaisante. Il est essentiel de se faire accompagner, de bien choisir ses produits et de s’entourer de personnes compétentes. La phytothérapie demande de l’apprentissage, de l’expérience et de la formation. Mal maîtrisée, elle peut conduire à des réponses variables. Bien utilisée, elle permet de monter en compétences et d’aborder la protection des cultures de manière plus globale et plus équilibrée.