Engrais azotés : dépendance accrue et marges de manœuvre limitées pour s’en affranchir
Dans un contexte géopolitique tendu, la dépendance européenne aux engrais azotés importés apparaît plus critique que jamais. Si des alternatives existent, les chercheurs de l’Inrae soulignent qu’elles restent contraintes et nécessitent une transformation plus globale des systèmes agricoles et alimentaires.
Une dépendance structurelle aux importations d’azote
« Il faut rééquilibrer les régimes alimentaires à base d’aliments d’origine végétale et d’aliments d’origine animale. Il faut absolument rendre cohérentes les politiques agricoles et alimentaires : si nous allons dans cette direction, nous allons non seulement accroître notre souveraineté vis-à-vis des importations d’azote, mais également réduire l’impact de l’agriculture sur l’environnement », déclare Guy Richard, directeur de recherche à l’Inrae, le 17 mars 2026.
Aux côtés de Sylvain Pellerin, il présentait les alternatives aux engrais azotés, dans un contexte de fortes tensions sur les approvisionnements. Le blocage du détroit d’Ormuz, par lequel transite près d’un tiers des exportations mondiales d’engrais, illustre cette fragilité : début mars, le trafic y était quasi à l’arrêt.
« Actuellement, la France importe un peu moins de la moitié de ses engrais azotés, et ceux qu’elle fabrique nécessitent d’importer du gaz pour les produire », rappelle Sylvain Pellerin. La hausse du prix du gaz depuis la guerre en Ukraine a, en outre, réduit la compétitivité de la production nationale, malgré la présence de quelques sites industriels.
Des projets émergent toutefois pour verdir cette production. « Le projet FertigHy, dans la Somme, vise à produire 500 000 tonnes d’engrais azotés bas carbone par an à horizon 2030, en utilisant de l’hydrogène issu de l’hydrolyse de l’eau et une électricité décarbonée », précise le chercheur.
Des alternatives connues, mais des leviers limités
Au-delà de l’azote, la dépendance concerne également le phosphore, dont les réserves mondiales sont concentrées dans quelques pays, notamment le Maroc. L’Union européenne en est totalement dépendante.
En France, les consommations ont toutefois évolué. « La consommation d’engrais phosphatés et potassiques a été divisée par quatre depuis les années 1990 grâce aux progrès de la fertilisation raisonnée. Pour l’azote, la baisse est d’environ 30 %, mais elle reste plus limitée », souligne Sylvain Pellerin. Aujourd’hui, près de 1,9 Mt d’azote sont consommées chaque année.
Le chercheur met également en garde contre certaines trajectoires radicales : « Un passage de 100 % de l’agriculture mondiale à la bio conduirait à une baisse de la production alimentaire de 34 %, principalement en raison d’une déficience en azote. »
Trois grands leviers sont identifiés pour réduire la dépendance. Le premier repose sur l’efficience, via l’agriculture de précision, dont les marges de progression apparaissent désormais réduites. Le second concerne la substitution par des engrais organiques, eux-mêmes déjà largement mobilisés, avec quelques gisements encore sous-exploités, comme les déchets urbains.
Le troisième levier, plus structurant, repose sur une reconception des systèmes agricoles. « Cela passe par le développement des légumineuses, seules cultures capables de fixer l’azote de l’air », explique Guy Richard. Mais leur moindre productivité implique de repenser les assolements et l’organisation des filières.
« Il faut vraiment privilégier une alimentation à base de prairies et de fourrages contenant des légumineuses », insiste-t-il. Une telle évolution suppose également de rééquilibrer la répartition entre cultures et élevage et de renforcer les systèmes de polyculture-élevage à l’échelle des territoires.