Agroécologie

Empreinte carbone des engrais : “Aujourd’hui, 60 % des émissions se jouent au champ” Marc Lambert (Yara)


Longtemps concentrés sur la production, les efforts de décarbonation des engrais azotés ont profondément réduit les émissions industrielles. Désormais, l’essentiel se joue au champ, où pratiques agronomiques et efficacité de l’azote deviennent déterminantes.

Empreinte carbone des engrais : “Aujourd’hui, 60 % des émissions se jouent au champ” Marc Lambert (Yara)
Empreinte carbone des engrais : “Aujourd’hui, 60 % des émissions se jouent au champ” Marc Lambert (Yara)

Entretien avec Marc Lambert, ingénieur agronome chez Yara

Quels sont aujourd’hui les écarts d’émissions entre les grandes familles d’engrais azotés ?

Marc Lambert : Les écarts entre formes d’engrais existent, mais ils restent relativement contenus dans les référentiels français. On est autour de 3,97 kg CO₂e/kg N pour l’ammonitrate, 4,54 pour l’urée et près de 5 pour la solution azotée.

En réalité, le facteur le plus déterminant reste l’origine du produit. À engrais équivalent, les émissions peuvent varier de 1 à 3 selon le pays de production. L’Europe impose depuis 2005 un système de quotas carbone qui a fortement tiré les performances vers le haut, ce qui n’est pas le cas partout ailleurs.

Nom de l’engrais kg eqCO2/kgN
Ammonitrate 3.97
Solution azotée 4.99
Urée 46 4.54

Valeurs moyennes pour les émissions en fonction de l’engrais (source : Gestim+)

Dans le cycle de vie d’un engrais, où se situent les principales émissions ?

M. L. : Aujourd’hui, la majorité des émissions ne vient plus de l’usine mais du champ. On est sur un ordre de grandeur d’environ 60 % des émissions à l’utilisation, contre 40 % pour la production.

Ces émissions sont liées principalement au protoxyde d’azote émis par les sols après fertilisation. C’est un gaz très puissant et surtout difficile à maîtriser, car il dépend de la météo, de l’humidité du sol et de l’activité biologique. Le transport, lui, reste marginal dans le bilan global.

Quelles technologies permettent aujourd’hui de réduire l’empreinte carbone des engrais ?

M. L. : Les progrès les plus importants ont déjà été réalisés sur les sites industriels, notamment avec la réduction des émissions de protoxyde d’azote lors de la production d’acide nitrique.

Aujourd’hui, l’enjeu se concentre sur la fabrication de l’ammoniac, qui est la base de tous les engrais azotés. Plusieurs voies existent pour en réduire fortement l’empreinte carbone, mais elles ne sont pas au même niveau de maturité.

Comparaison des modes de production d’azote kg eqCO2/kgN
Ammonitrate de base 3.97
en conventionnel 3.2
avec ammoniac vert 0.3
avec gaz renouvelable (biométhane) 0.42
avec capture partielle de CO2 (CCS) 1.46
avec capture totale de CO2 (CCS) 0.72

Ordre de grandeur des émissions à la production pour l’ammonitrate 33.5 (source Ges’tim + en conventionnel, usine France, base ammoniac fossile et catalyseurs)

L’ammoniac “vert”, produit à partir d’hydrogène issu d’énergies renouvelables, permet d’atteindre des niveaux d’émissions très bas. Mais il reste coûteux et dépend de la disponibilité d’électricité bas carbone.

À plus court terme, l’ammoniac “bleu”, basé sur le captage et le stockage du CO₂, apparaît comme une solution plus accessible. Il permet de réduire significativement les émissions, pour un coût davantage compatible avec les réalités économiques des filières agricoles.

Comment mesure-t-on l’empreinte carbone d’un engrais ?

L’empreinte carbone des engrais est évaluée à partir d’analyses de cycle de vie (ACV), qui prennent en compte l’ensemble des étapes, de la production à l’utilisation au champ.

En France, le référentiel de référence est GESTIM, développé sous l’égide de l’ADEME. Il fournit des facteurs d’émission moyens selon les types d’engrais, en s’appuyant sur des bases de données internationales.

En parallèle, les industriels calculent leurs propres empreintes carbone, à l’échelle de chaque usine et de chaque produit. Ces données sont généralement certifiées selon des normes comme l’ISO 14067 et vérifiées par des organismes tiers.

Dans quelle mesure les pratiques agricoles influencent-elles les émissions au champ ?

M. L. : Elles jouent un rôle déterminant. Les émissions dépendent directement des conditions d’épandage et de la capacité de la culture à absorber l’azote.

Éviter les apports sur sols saturés en eau, ajuster les doses, fractionner les apports ou intervenir dans de bonnes conditions météo permet de limiter les pertes.

Des solutions techniques existent également, comme les inhibiteurs de nitrification, qui peuvent réduire significativement les émissions. Mais, de manière générale, tout ce qui améliore l’efficacité d’utilisation de l’azote contribue à diminuer l’empreinte carbone.

À horizon 2030-2050, quels leviers auront le plus d’impact ?

M. L. : Deux leviers ressortent clairement. D’une part, la poursuite de la décarbonation de la production, notamment sur l’ammoniac. D’autre part, l’amélioration de l’efficacité au champ, qui devient aujourd’hui le principal poste d’émissions.

Le défi est moins technique qu’économique. Les solutions existent, mais leur adoption dépendra de la capacité des filières à intégrer les surcoûts associés.