Souveraineté des engrais : l’énergie pèse sur le minéral, l’organique mise sur le local
Les fournisseurs identifient deux leviers complémentaires pour renforcer la souveraineté européenne des engrais : réduire la dépendance de la production minérale à l’énergie et à l’ammoniac et valoriser les ressources locales de l’organique. Le MACF et les seuils de cadmium pèseront aussi sur la concurrence avec les importations.
Énergie et ammoniac, des dépendances persistantes
EuroChem Agro France indique avoir interrompu momentanément la production de DAP, ou phosphate diammonique, sur son site de Lifosa, en Lituanie, en raison de difficultés d’approvisionnement en soufre. Le groupe fait état d’impacts « majeurs » sur l’énergie, le gaz, l’ammoniaque et la logistique maritime.
Les effets varient selon les entreprises. Hello Nature, qui produit en Italie, relève la hausse du coût de l’énergie utilisée pour déshydrater le fumier de volaille. Lhoist dit rester exposé aux prix de l’énergie, du gaz et du transport, et adapter sa politique de stocks. Impact Pro ne relève « pas de changement majeur ».
Les fournisseurs mettent aussi en avant leurs implantations européennes. ICL indique que plus de 60 % des engrais qu’il commercialise en France sont produits en Europe. EuroChem Agro France souligne la proximité de son usine d’Anvers avec les bassins de consommation français. Yara importe, depuis janvier 2026, des produits du groupe sur son site de Montoir-de-Bretagne.
Pour EuroChem Agro France, la dépendance à l’énergie limite la souveraineté : « La production d’engrais azotés étant liée à l’accès à l’énergie, l’Europe ne peut pas être indépendante de ce point de vue. » Eliard SPCP souligne, de son côté, la dépendance de l’ammoniac. Lhoist considère la souveraineté comme un objectif « nécessaire, mais difficile à atteindre à court terme », en raison des contraintes réglementaires, économiques et énergétiques qui pèsent sur l’ouverture de sites industriels.
ICL juge, à l’inverse, l’objectif « ambitieux mais réaliste ». Le groupe s’appuie sur deux sites d’extraction, au Royaume-Uni et en Espagne, ainsi que sur cinq sites de transformation.
Les ressources organiques, un levier local à sécuriser
Veolia estime que la souveraineté est réaliste « à condition de dépasser le modèle du tout-minéral ». Son modèle s’appuie sur l’économie circulaire et le sourcing local. Pour le phosphore et le potassium, les ressources issues de l’économie circulaire européenne peuvent couvrir « une part significative des besoins », avance l’entreprise.
OvinAlp présente son modèle comme relativement préservé des tensions sur les matières premières, grâce à un approvisionnement presque entièrement local. L’entreprise développe aussi le projet Ov’ert, soutenu par France 2030, pour valoriser des coproduits agro-industriels locaux et produire un intrant végétal. Terrial indique sourcer en France « l’immense majorité » de ses matières, dont certains coproduits du groupe Avril.
Les ressources organiques restent convoitées. Frayssinet souligne leur orientation possible vers l’énergie ou l’alimentation humaine. Lhoist interroge, pour sa part, l’évolution des usages de certaines ressources, comme les boues urbaines, et la sécurisation des gisements organiques.
MACF et cadmium, des règles au cœur de la concurrence
Pour ICL, le MACF, le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières, constitue « un changement majeur ». Il vise, selon le groupe, à « rétablir des conditions de concurrence équitables » entre les productions européennes d’azote et les produits importés. Eliard SPCP demande aussi que le dispositif prenne en compte l’aval agricole hors de l’Union européenne, notamment les protéines importées.
Compo Expert s’inquiète d’un éventuel abaissement du seuil français de cadmium dans les engrais phosphatés, de 90 à 20 mg/kg de P₂O₅. Selon l’entreprise, cela pourrait concentrer l’approvisionnement en P₂O₅ « dans les mains de quelques producteurs mondiaux », notamment russes. Sumi Agro cite également la disponibilité de matières premières conformes aux règles sur le cadmium parmi les défis à venir.
Veolia estime que le MACF, les dispositions relatives au cadmium et la surtransposition française « devraient restreindre l’offre importée et accentuer la pression sur le marché national ».
Pour ICL, le défi des deux prochaines années sera la sécurisation des approvisionnements :« La souveraineté des ressources et de la production deviendra prépondérante ».
Ces positions ressortent d’une enquête d’Agro Matin menée auprès de 18 fournisseurs, du 01/09/2026 au 15/10/2026.