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Engrais bas carbone : « Nous avons des tonnes à vendre, il faut désormais construire le marché »


L’inauguration de l’installation de capture et de stockage du CO₂ de Sluiskil, aux Pays-Bas, marque une nouvelle étape dans la stratégie de décarbonation de Yara. Pour transformer cet investissement industriel en débouchés, le groupe veut renforcer ses liens avec les entreprises agroalimentaires et les filières. C’est la mission de Michael Lepelley, nouveau responsable du développement commercial de la chaîne de valeur agroalimentaire pour Yara France. Avec la distribution agricole, il entend construire des modèles qui associent performance des cultures, réduction des émissions et valorisation économique.

Engrais bas carbone : « Nous avons des tonnes à vendre, il faut désormais construire le marché »
Engrais bas carbone : « Nous avons des tonnes à vendre, il faut désormais construire le marché »

Entretien avec Michael Lepelley, Value Chain Business Development Manager chez Yara

Que change l’inauguration de Sluiskil ?

Elle concrétise notre capacité à produire des engrais avec une empreinte carbone réduite. Cette installation permet de capter et de liquéfier jusqu’à 800 000 tonnes de CO₂ par an issues de la production d’ammoniac. Le CO₂ est ensuite transporté par bateau vers la Norvège pour être stocké de manière permanente à 2600 m sous la mer du Nord.

Cet investissement s’inscrit dans notre ambition de neutralité carbone à l’horizon 2050. Une première échéance est fixée en 2030, avec une réduction de 30 % de nos émissions des scopes 1 et 2, liées à nos activités et à l’énergie achetée, et de 11 % de celles du scope 3, qui concernent notre chaîne de valeur.

Pour le marché français, le signal est simple : nous avons désormais des tonnes d’engrais bas carbone à vendre. La disponibilité des volumes n’est plus le sujet. Il faut maintenant construire le marché.

Nous avons désormais des tonnes d’engrais bas carbone à vendre.

Quel lien avec votre nouveau poste ?

Ma mission consiste à faire le lien entre l’amont et l’aval, en apportant aux acteurs de l’aval les solutions agricoles qui leur permettront d’atteindre leurs objectifs de décarbonation. Après le marketing et l’agronomie, je travaille désormais au développement de partenariats dans les filières de l’alimentation humaine, de l’alimentation animale et des biocarburants : « Food, Feed Fuel ».

Nous devons comprendre comment accompagner les entreprises de première et de deuxième transformation dans la réduction des émissions associées à leurs approvisionnements agricoles, qui relèvent de leur scope 3. La fertilisation constitue clé pour y parvenir.

Cela nous conduit à étendre notre approche commerciale. Au-delà de la distribution et des agriculteurs, il faut convaincre toute la chaîne de valeur et construire avec elle de nouveaux modèles de collaboration.

Pourquoi mobiliser les industriels de l’aval ?

Ils ont des objectifs de réduction de leurs émissions et recherchent des moyens concrets de les atteindre. Nous voulons leur proposer un levier supplémentaire, complémentaire des démarches qu’ils engagent déjà, notamment en agriculture régénératrice.

Deux moteurs soutiennent cette demande. Le premier est réglementaire, en particulier dans les biocarburants, où la performance carbone peut avoir une traduction économique. Le second repose sur les engagements volontaires des entreprises en matière de responsabilité sociétale.

Notre ambition est de construire une proposition de valeur qui relie la réduction des émissions au champ aux engagements des entreprises de l’aval.

Quelle place pour la capture du CO₂ face à l’hydrogène vert ?

Nous développons les deux voies. La première repose sur l’utilisation d’énergies renouvelables pour produire l’hydrogène nécessaire à la fabrication de l’ammoniac. La seconde consiste à capter et à stocker le CO₂ issu de sa production, comme à Sluiskil.

Aujourd’hui, les produits issus de la capture et du stockage du carbone sont moins coûteux que ceux issus de la voie renouvelable. C’est un élément déterminant pour favoriser leur adoption.

L’hydrogène dit « bleu », associé à la capture et au stockage du CO₂, représente une étape dans notre trajectoire vers l’hydrogène « vert ». Nous devons avancer avec les solutions disponibles et rechercher leur viabilité économique.

Comment cela se traduit-il au champ ?

La décarbonation doit s’inscrire dans une approche globale de la nutrition des cultures. L’engrais bas carbone est un levier qui doit être associé à un programme de fertilisation optimisé, cohérent avec les besoins de la culture et son potentiel de production.

La stratégie de Yara à horizon 2030 accorde une place importante aux engrais bas carbone, ainsi qu’aux foliaires et aux biostimulants. Nous cherchons l’efficience : préserver la performance agronomique et économique tout en réduisant l’empreinte carbone de la production.

Nous cherchons l’efficience : préserver la performance agronomique et économique tout en réduisant l’empreinte carbone de la production.

Les engrais bas carbone permettent d’agir sur les émissions liées à leur fabrication sans imposer, à eux seuls, une modification des pratiques culturales. Ils peuvent donc s’intégrer aux itinéraires existants et aux programmes engagés par les filières.

Quel rôle pour les coopératives et les négoces ?

Ils sont indispensables car ils accompagnent les agriculteurs, connaissent leurs systèmes de production et portent déjà des programmes de décarbonation. Nous devons nous associer à ces démarches.

La traçabilité et la vérification sont des facteurs clés. Il faut documenter les solutions utilisées et les résultats obtenus. Certains distributeurs s’appuient déjà sur des startups pour suivre les pratiques agricoles : cet écosystème constitue un point d’appui.

Notre rôle est de relier les solutions de fertilisation, l’accompagnement agronomique, le suivi des pratiques et les besoins des industriels. La distribution reste au cœur de cette organisation.

Qui doit financer la démarche ?

Le modèle doit être construit avec la filière. Proposer un produit à l’agriculteur ne suffit plus : il faut organiser la valorisation de la réduction des émissions. Les acteurs de l’aval ont un rôle à jouer, puisque cette réduction contribue à leurs propres objectifs. Ils doivent pouvoir démontrer leurs engagements auprès de leurs clients, de leurs banques et de leurs actionnaires.

Le bénéfice carbone doit contribuer à la valorisation de la production agricole ; il ne se résume pas à la vente d’un crédit carbone.

Nous cherchons donc à construire une valeur partagée, avec une traduction économique dans les filières. Le bénéfice carbone doit contribuer à la valorisation de la production agricole ; il ne se résume pas à la vente d’un crédit carbone.

Quelle est votre priorité en France ?

Passer d’une offre disponible à une demande structurée. Les engrais bas carbone sont une réalité commerciale. Il faut désormais construire le mode de mise en marché qui permettra leur adoption.