Agrostratégie

Panzani : « Décarboner notre filière, une demande de la grande distribution » (Charles Neron Bancel)


Panzani renforce son partenariat historique avec Axéréal pour convertir une partie croissante de ses approvisionnements en blé dur français à l’agriculture régénératrice. Charles Neron Bancel, directeur achats filières amont chez Panzani, détaille une démarche engagée depuis 2024, appelée à monter en puissance d’ici à 2030, notamment pour l’usine de Gennevilliers. En combinant le cahier des charges Blé Responsable Français de Panzani et le programme CultivUp Régénératif d’Axéréal, l’industriel veut sécuriser la filière blé dur, répondre aux attentes des consommateurs et accompagner les agriculteurs dans des pratiques plus durables.

Panzani : « Décarboner notre filière, une demande de la grande distribution » (Charles Neron Bancel)
Panzani : « Décarboner notre filière, une demande de la grande distribution » (Charles Neron Bancel)

Entretien avec Charles Neron Bancel, directeur achats filières amont chez Panzani

Pourquoi renforcez-vous votre partenariat avec Axéréal autour de l’agriculture régénératrice ?

Le partenariat avec Axéréal a plus de 30 ans. À l’époque, il s’agissait d’Epis-Centre, d’Agralys, et d’Epis-Sem. Au fur et à mesure, nous l’avons renforcé, avec le choix en 2018 de nous approvisionner en 100 % français. Nous achetons annuellement près de 470 000 tonnes de blé dur au niveau national, soit près de 40 % de la production française. Notre poids dans la filière est extrêmement important.

Nous travaillons depuis toujours sous forme de contrats pluriannuels, généralement des contrats triennaux, avec nos fournisseurs. Cela nous permet de sécuriser nos volumes d’approvisionnement et à nos fournisseurs de sécuriser un débouché. La construction de ces filières avec des modes de fixation de prix permet une visibilité économique de part et d’autre, mais aussi de lancer des expérimentations agronomiques.

En 2021, l’ambition était d’aller encore plus loin et de créer une filière qui donne du sens à la fois pour la marque Panzani, mais également pour l’agriculteur. De là, est née notre filière Blé Responsable Français. Elle représente à ce jour 170 000 tonnes d’achats pour Panzani, une des premières filières céréalières françaises. Notre objectif est de convertir très vite ce volume en agriculture régénératrice.

En 2024, nous avons choisi de lancer avec Axéréal et leur programme CultivUp, maintenant CultivUp Régénératif, une preuve de concept pour mesurer les incidences sur la culture du blé dur, à la fois d’un point de vue biodiversité, décarbonation, mais également sur la qualité.

Nous intégrer à l’échelle de l’exploitation pour aller travailler en synergie avec les autres cultures

Aujourd’hui, nous faisons le choix d’avancer dans ces démarches environnementales afin de garantir aux consommateurs un produit qui est cultivé de manière durable et respectueuse de l’environnement, en s’inscrivant à l’échelle de l’exploitation et non plus d’une seule culture. Cela signifie que nous gardons comme socle notre programme filière « Blé Responsable Français », et que nous l’enrichissons avec plusieurs leviers issus du programme d’Axéréal « CultivUp Régénératif », en fonction des expérimentations menées actuellement ensemble sur le blé dur, et en synergie avec leurs autres cultures.

C’est un petit changement de mindset pour Panzani, car nous étions jusqu’à présent concentrés uniquement sur la filière blé dur. Nous allons nous intégrer à l’échelle de l’exploitation pour aller travailler en synergie avec les autres cultures.

Axéréal alimente principalement notre usine de Gennevilliers et ils représentent 50 % des approvisionnements de notre usine. D’ici à 2030, plus de la moitié de ce qu’ils vont nous livrer sera en agriculture régénératrice. Nous y allons progressivement, cela ne se fait pas du jour au lendemain.

Votre démarche s’appuie sur deux piliers : le cahier des charges Blé Responsable Français (Panzani) et le programme CultivUp Régénératif (Axéréal). Pouvez-vous nous détailler comment ces deux outils se complètent et s’imbriquent ?

Globalement, Axéréal combine notre programme Blé Responsable Français avec leur programme CultivUp Régénératif avec un certain nombre d’exigences qui sont propres aux blés durs, notamment le choix variétal, la partie OAD obligatoire, la partie produits phytosanitaires et des recommandations concernant l’usage des produits phytosanitaires avec par exemple une liste restrictive de produits interdits lorsqu’ils sont traçants ou que nous les estimons risqués.

Sur la partie biodiversité, nous étions très concentrés sur la recommandation d’implantation de bandes ou jachères fleuries. Désormais, nous allons laisser plus le choix aux agriculteurs en fonction de la typologie de leur exploitation. Et nous allons aussi nous alimenter d’autres éléments comme la couverture des sols, la décarbonation, le travail du sol, sur lequel nous avions déjà des recommandations, mais qui vont passer plus en exigence.

Quels indicateurs utilisez-vous pour mesurer les progrès ? Comment sont-ils adaptés aux spécificités pédoclimatiques de chaque exploitation ?

L’agriculture régénératrice n’est pas définie légalement. Mais certains sujets font consensus auprès des agronomes. Il y a la couverture du sol, la limitation du travail du sol, l’allongement des rotations avec par exemple des assolements blé-orge-colza en passant de 3 ans à 4, 5, 6 ; 7 étant l’idéal.

S’appuyer sur un programme pour faire consensus

En abordant ce thème de l’allongement des rotations, les synergies entre coopératives et agriculteurs sont essentielles pour ne pas que ces derniers se retrouvent avec de nombreuses exigences qu’ils ne pourront pas gérer. Bien s’appuyer sur un programme permet de mettre un peu tout le monde autour de la table et de faire consensus.

Panzani achète uniquement du blé dur, mais les clients qui achètent les autres cultures peuvent aussi avoir des exigences de décarbonation, de biodiversité. Nous n’y allons pas tous de notre côté par petite touche, mais ensemble.

Votre objectif est d’étendre cette démarche à l’ensemble des bassins d’approvisionnement de Panzani. Quels critères vont guider vos choix ?

Aujourd’hui, ce programme national « Blé responsable Français », notre socle de base, est diffusé sur l’ensemble des régions françaises. Nous allons entrer dans une spécialisation un peu plus régionale pour tenir compte des contextes climatiques qui sont différents d’une région à une autre.

C’est clairement l’objectif de se développer sur d’autres bassins de production. Nous avons notamment adhéré au programme “Transition “de Vivescia en début d’année 2026, au moment du Salon international de l’agriculture. Avec le changement climatique, le contexte est différent et leur territoire peut avoir un potentiel non négligeable pour la culture du blé dur. Avec Vivescia, nous créons un nouveau bassin de production de blé dur. Et nous comptons le mettre en place dès le départ avec des pratiques durables pensées à l’échelle des exploitations.

Nous allons le faire en synergie à l’échelle de l’exploitation.

Sur le sud de la France, nous lançons aussi des programmes de recherche pour déployer ces mêmes systèmes. Nous y croyons et cela apportera une valeur globale à l’ensemble de la filière. Nous capitalisons sur nos expériences pour faire avancer les moins expérimentés dans cette démarche. Nous travaillons avec Arterris, qui est l’un de nos fournisseurs historiques. Nous allons actionner ce programme avec eux dès les semis de cet automne 2026. Mais il va falloir adapter les programmes du type Transition ou CultivUp à leur territoire.

Comment soutenez-vous financièrement les céréaliers qui se lancent ?

La prime reste inchangée. Nous sommes toujours sur une rémunération de 20 €/T, avec 12 euros minimum pour l’agriculture. La rémunération de l’OS est fixée à 8 € et il a la liberté de donner plus que 12 euros à l’agriculteur, mais c’est un minimum requis.

Un certain nombre de fournisseurs sont en train d’augmenter ces primes pour les agriculteurs parce qu’ils sont arrivés à une maturité.

Pour Panzani, le prix de 20 €/t représente plusieurs millions d’euros d’investissement. Mais l’agriculture ne peut pas tout porter.

Le blé dur est une filière en souffrance, vous le disiez. Un plan de souveraineté avait été lancé par Marc Fesneau en février 2024 et repris par Annie Genevard à son arrivée. Comment y prenez-vous part ?

Notre objectif est que nos usines restent en France et s’approvisionnent en blé dur de qualité en France. Effectivement, il y a un rôle de soutien à la filière. Cela fait des années que nous nous engageons à différents niveaux.

Un rôle de soutien à la filière

En 2024, la récolte dans le bassin centre a été désastreuse en termes de qualité, la météo n’ayant pas été clémente. Nous avons dû acheter plus de quantités de blé pour faire la même quantité de semoule, sécurisant ainsi un débouché pour l’agriculteur. Nous investissons aussi sur les programmes régionaux, notamment celui de PACA sur la résilience des grandes cultures.

Dans le cadre de ce plan, toute la recherche génétique pour la filière passera par notre centre de recherche dédié à l’étude des céréales à destination de la pâte alimentaire, créé il y a 50 ans et baptisé Crecerpal (Centre de Recherche sur les Céréales et les Pâtes Alimentaires) à Marseille.

Ce plan comporte trois piliers :

  • Le premier porte sur l’assurance et la contractualisation, cela a pris un peu de retard. Il est tout juste au début. L’idée est de voir comment on peut retravailler la contractualisation entre fournisseurs, agriculteurs et industriels. C’est la partie la plus complexe : la contractualisation entre l’organisme stockeur, coopérative et industriel, existe. En revanche, le lien entre l’OS et l’agriculteur s’est un peu distendu.

On réfléchit aux moyens d’apporter une assurance, une sécurité à l’agriculteur en cas de dégradation de la qualité, le blé dur étant très fragile. Ce travail est mené par un cabinet extérieur sous l’égide d’Intercéréales.

  • Le deuxième pilier porte sur les trajectoires de décarbonation, donc de conduite de culture. Il y a déjà un an de pratiques d’essais qui ont été réalisées par Arvalis. Les premiers échantillons sont en cours d’analyse.
  • Et le troisième pilier porte sur la partie génétique. Il est à mon sens le plus important. Il se concentre sur la recherche de nouvelles variétés plus adaptées aux nouvelles conditions climatiques, avec des besoins moindres en engrais et en intrants.

Ce plan est à hauteur de 43 M€, dont 11 M€ financés par l’État. Les fonds sont débloqués au fur et à mesure des projets qui voient le jour. Il y a un financement aussi de FranceAgriMer pour la partie contractualisation et assurance. Sur la partie génétique, c’est plutôt le CFSI (Comité Français de la Semoulerie Industrielle). Et tous les semouliers y participent.

Pour conclure, comment résumeriez-vous la valeur ajoutée de ce partenariat et de vos avancées vers l’agriculture régénératrice pour Panzani et la filière du blé dur ?

D’abord, il répond aux attentes du consommateur sur l’origine, sur la manière dont est cultivée la matière première composant son produit. Nous allons pouvoir ainsi lui apporter des réponses concrètes et mesurées. Nous aurons des preuves, pour lui expliquer que sa pâte Panzani est au blé français, cultivé durablement.

Favorable à la généralisation d’Origin’Info

Ensuite, cela va nous permettre de décarboner notre filière. Le blé dur reste une céréale gourmande. C’est quand même une part importante de notre bilan carbone. Nos clients de la grande distribution nous demandent aussi d’avancer sur ce sujet. Tout ceci a de la valeur.

Enfin, cela nous permet de continuer à soutenir la culture du blé dur, de redonner un peu plus de sens aux agriculteurs. Les surfaces en France s’érodent en blé dur. En revanche, là où on a mis en place la filière Blé français responsable, elles ne diminuent pas, voire se rehaussent un petit peu.

Nous faisions partie des premières marques engagées auprès de la députée Olivia Grégoire pour lancer Origin’Info. Nous sommes clairement favorables à sa généralisation. Nous indiquons tout autant quand notre blé est français que quand nos tomates sont françaises, italiennes ou espagnoles en fonction des gammes de sauces.