Agroécologie

« La TIS réduit la pression ravageurs en limitant leur reproduction » Marine Courtois (UniCA-Isa-Inrae)


Alternative ciblée à la lutte chimique, la technique de l’insecte stérile (TIS) suscite un intérêt croissant en agriculture. Encore en développement en Europe, elle repose sur un principe simple : réduire les populations de ravageurs en perturbant leur reproduction. Entretien avec Marine Courtois, docteure à l’Institut Sophia Agrobiotech de l’université Côte d’Azur, dont la thèse explore les possibilités et les limites de la TIS.

« La TIS réduit la pression ravageurs en limitant leur reproduction » Marine Courtois (UniCA-Isa-Inrae)
« La TIS réduit la pression ravageurs en limitant leur reproduction » Marine Courtois (UniCA-Isa-Inrae)

Entretien avec Marine Courtois, docteure à l’Institut Sophia Agrobiotech (Isa, Inrae)

En quoi consiste la technique de l’insecte stérile (TIS) ?

La TIS consiste à produire en masse le ravageur ciblé, à stériliser les individus, le plus souvent des mâles, puis à les relâcher dans les parcelles. Ces mâles s’accouplent avec les femelles sauvages, mais les œufs issus de ces accouplements ne sont pas viables. La population diminue ainsi progressivement. Contrairement à d’autres méthodes, on agit ici sur la reproduction et non directement sur la mortalité.

Sur quels ravageurs est-elle utilisée aujourd’hui ?

La technique est bien connue dans la lutte contre certains moustiques. En élevage, elle a été utilisée avec succès contre la lucilie bouchère Cochliomyia hominivorax aux États-Unis. En Europe, elle est en cours de développement ou de déployement expérimental contre la mouche méditerranéenne du fruit, Ceratitis capitata, notamment en Corse sur agrumes, ainsi que contre Drosophila suzukii, une espèce invasive causant d’importantes pertes de production de petits fruits, comme les cerises, les fraises ou les framboises.

Quels sont ses principaux atouts et ses limites ?

«  La TIS cible spécifiquement l’espèce visée, sans impact direct sur les autres insectes.  »

La TIS est très spécifique, elle cible uniquement l’espèce visée sans affecter les autres insectes, ce qui en fait une alternative intéressante à la lutte chimique. En revanche, elle repose sur un équilibre délicat entre stérilité et compétitivité des mâles. Plus les doses d’irradiation utilisées sont élevées, plus les insectes sont stériles, mais moins ils sont performants pour s’accoupler. Il peut donc exister une fertilité résiduelle. Par exemple pour la mouche méditerranéenne des fruits, les études expérimentales montrent que, pour viser une éradication, la fertilité résiduelle doit être maintenue à des niveaux très faibles (inférieure à 1 %). Mes travaux de modélisation, calibrés sur cette espèce, les confirment et montrent que, dans une logique de contrôle de population, c’est-à-dire une réduction sous un seuil de dégâts économiquement acceptable, des niveaux plus élevés peuvent être tolérés, mais ils dépendent fortement du contexte et des paramètres du système.
Pour généraliser ce mode de lutte, les insectes doivent pouvoir être élevés industriellement, tout en conservant leurs capacités de dispersion et de compétition.

À partir de quel niveau de pression la TIS devient-elle pertinente ?

La technique fonctionne d’autant mieux que la population initiale de ravageurs est faible. Elle peut être mobilisée en préventif, mais aussi en cours de saison. Dans tous les cas, des lâchers répétés sont nécessaires afin de maintenir une pression suffisante de mâles stériles dans le milieu.

Comment se déploie concrètement un programme ?

Le déploiement se fait par étapes, produire suffisamment d’insectes, tester la technique en conditions contrôlées, par exemple sous tunnel, puis passer à des essais en plein champ. Sur le terrain, les lâchers peuvent se faire à la main, en répartissant des boîtes ou des sachets dans les parcelles. Des solutions de lâchers par drone sont en cours de développement afin de gagner en efficacité.

Mesures complémentaires testées pour une TIS efficace

Installer des filets pour protéger les cultures et maximiser l’efficacité des mâles stériles

Ramasser les fruits tombés pour réduire la ponte

Travailler le sol en hiver pour exposer les larves au froid et diminuer la pression au printemps

Lâcher les mâles stériles régulièrement et à plusieurs points stratégiques

Vérifier la qualité des insectes pour s’assurer qu’ils restent compétitifs

Adapter le moment et la quantité des lâchers selon la surface, la pression et le cycle du ravageur

Coordonner les pratiques avec les voisins pour limiter les réservoirs sauvages autour des parcelles

Quels sont les prérequis et contraintes côté agriculteurs ?

La technique s’adresse surtout à des situations où la pression de ravageurs peut être maîtrisée ou réduite. Elle ne nécessite pas toujours une coordination stricte entre exploitations, même si celle-ci améliorerait son efficacité à l’échelle du territoire. En pratique, la présence de réservoirs de ravageurs dans l’environnement, haies ou friches, limite toutefois les performances.

«  Limiter l’accès des ravageurs et ramasser les fruits tombés sont des mesures simples mais efficaces.  »

Quels résultats peut-on attendre sur le terrain ?

La TIS ne s’utilise pas seule. Son efficacité repose sur sa combinaison avec d’autres leviers, filets anti-insectes, traitements pour réduire la pression initiale, ou encore mesures prophylactiques comme l’élimination des fruits infestés ou le travail du sol. Dans ces conditions, elle permet de réduire significativement les populations de ravageurs.

Quels sont les points de vigilance ?

La qualité des insectes relâchés est essentielle, ils doivent être en bon état, capables de se disperser et libérés dans de bonnes conditions. Le positionnement des lâchers, leur moment, leur quantité et leur répartition restent également des facteurs clés, difficiles à standardiser car ils dépendent fortement du contexte, de la culture, du ravageur et de l’environnement.

Comment s’intègre-t-elle dans une stratégie globale ?

La TIS s’inscrit pleinement dans une approche de protection intégrée. Elle peut être combinée avec des solutions de biocontrôle, comme les parasitoïdes, ainsi qu’avec des pratiques agronomiques visant à réduire la pression des ravageurs.

Quels critères pour la recommander ?

«  La réussite de la TIS dépend autant de la qualité des mâles stériles que de leur production à grande échelle.  »

Trois critères principaux ressortent, le coût, encore élevé faute d’industrialisation, la surface à traiter et le temps de travail nécessaire pour les lâchers. L’adhésion de l’agriculteur reste déterminante.

Existe-t-il des exemples de réussite ?

Dès 1966, des programmes menés aux États-Unis ont permis d’éradiquer certains ravageurs comme la Lucilie bouchère grâce à des lâchers massifs et prolongés, y compris hors des épisodes de pression. En Europe, les résultats sont encore en phase expérimentale, mais les premiers essais, notamment sur Drosophila suzukii, sont jugés encourageants.