Produire de l’engrais au plus près des exploitations : la piste du biogaz explorée par Azur Ferti
Finaliste du programme Make It Agri, le projet AzurFerti, porté par Simon Delles, Marc-Florent Touati et Joseph de Solages, développe une piste de production d’engrais azoté local à partir de biogaz issu de la méthanisation. Une approche encore en phase de conception, qui vise à réduire la dépendance aux engrais importés tout en proposant une alternative plus stable et décarbonée pour les exploitations agricoles.
Repenser la production d’engrais à l’échelle territoriale
Face à la dépendance croissante de la France aux engrais importés et à la volatilité des prix liée aux marchés du gaz, de nouvelles pistes émergent pour relocaliser la production d’azote. Parmi elles, le projet Azur Ferti, porté par Marc-Florent Touati, Simon Delles et Joseph de Solages propose de produire de l’engrais directement à partir de biogaz local.
À l’origine du projet, un constat partagé par les fondateurs : le poids économique, environnemental et stratégique des engrais azotés. « C’est à la fois un problème de coût pour les exploitations, de souveraineté, avec plus de 80 % d’importations, et un enjeu environnemental majeur », souligne Marc-Florent Touati.
Le concept repose sur une adaptation, à l’échelle territoriale, des procédés industriels de fabrication d’ammoniac. « L’idée, pour faire simple, c’est de reprendre le procédé classique, mais en remplaçant le gaz naturel par du biométhane », explique-t-il. Le biogaz issu de la méthanisation devient ainsi la matière première d’une production d’engrais décentralisée, implantée au plus près des exploitations.
Ce modèle se distingue nettement de l’organisation actuelle de la filière, historiquement structurée autour de grandes unités industrielles situées à proximité des ressources fossiles. « Aujourd’hui, on produit souvent au plus proche des nappes de gaz. Notre solution, c’est de produire au cœur des territoires agricoles, à partir d’un biogaz issu de la biomasse locale », résume Marc-Florent Touati.
Dans cette logique, les unités envisagées ne se limiteraient pas à l’autonomie d’une exploitation. « La capacité de production dépasse largement les besoins d’une ferme : environ 5 % pour la ou les exploitation(s) support(s) du méthaniseur, et 95 % pour les agriculteurs du territoire », précise-t-il.
Vers une meilleure efficacité des apports azotés
Au-delà du procédé industriel, le projet intègre un important travail sur la formulation des engrais. « On ne veut pas seulement produire de l’ammoniac, mais réfléchir à la manière de mieux le valoriser agronomiquement », explique Simon Delles. L’objectif est notamment de limiter les pertes, en particulier la volatilisation ammoniacale et d’améliorer l’efficacité des apports.
« Il y a un vrai travail d’optimisation sur la formulation de l’azote qui a été relativement peu exploré jusqu’ici », poursuit-il. Le projet envisage notamment de combiner l’ammoniac produit avec d’autres composés, comme la phase liquide du digestat, pour élaborer des fertilisants plus complets et potentiellement plus efficients.
Reste la question centrale de la compétitivité économique. Sur ce point, les porteurs du projet se montrent lucides. « En contexte géopolitique stable, c’est difficile, à l’heure actuelle, d’être moins cher que des usines à très grande échelle directement connectées au gaz fossile », reconnaît Marc-Florent Touati.
« Un engrais à prix fixe, souverain et décarboné. »
Le modèle repose donc sur d’autres leviers. La stabilité des coûts constitue un avantage majeur pour l’agriculteur. Dans ce contexte de forte volatilité des prix des engrais de ces dernières années, une production locale permet de sécuriser une grosse partie des charges opérationnelles (à hauteur de 70 % chez des céréaliers). Cette visibilité, de plus en plus floue, est pourtant essentielle pour bien piloter une exploitation. La valorisation d’un engrais bas carbone, le gain d’efficacité agronomique grâce à une formulation plus complète et mieux assimilée par les plantes sont également des leviers qui rendent cette solution intéressante par rapport aux engrais classiques tel que l’urée, l’ammonitrate ou la solution azotée.
Le coût de production reste toutefois fortement dépendant du prix du biogaz, lui-même variable selon les rations et les configurations de méthanisation. Dans cette optique, le projet cible en priorité des unités de méthanisation en cogénération, à la recherche de nouveaux débouchés, ainsi que des projets collectifs portés par des coopératives.
« Cela permettrait de sécuriser à la fois les prix et les approvisionnements, dans un contexte géopolitique incertain », complète Simon Delles, qui ajoute : « L’objectif, c’est un engrais à prix fixe, souverain et décarboné. »
Un projet finaliste de Make It Agri
Encore au stade de conception, le projet n’a pas encore donné lieu à des démonstrateurs sur le terrain. Azur Ferti est en train de mettre en place des partenariats pour engager les premières phases d’expérimentation, notamment sur les formulations agronomiques.
Azur Ferti a néanmoins déjà été distingué dans plusieurs concours et fait partie des projets accompagnés dans le cadre du programme Make It Agri 2026, qui lui offre un premier réseau et une visibilité accrue.
À plus long terme, ses fondateurs estiment que ce type de solution pourrait trouver sa place dans le conseil agronomique. « Il y a un vrai enjeu autour de la manière de produire et de valoriser l’azote », estime Simon Delles. Une intégration qui dépendra toutefois de la capacité du modèle à démontrer, sur le terrain, sa viabilité économique et son intérêt agronomique.