Spinosad : « Respecter les conditions d’utilisation réduit les risques, mais ne les élimine pas »
Autorisé en agriculture biologique et récemment renouvelé au niveau européen, le spinosad reste utilisé face à certaines impasses de protection. Son origine naturelle ne garantit toutefois pas son innocuité, rappelle Marcel Amichot, chargé de recherche Inrae, qui recommande de privilégier les autres méthodes lorsqu’elles sont disponibles.
Entretien avec Marcel Amichot, chargé de recherche Inrae à l’Institut Sophia Agrobiotech
L’origine naturelle du spinosad permet-elle de présumer un meilleur profil environnemental ?
Non : seule l’évaluation expérimentale permet de caractériser ses effets. Il n’existe pas de règle générale selon laquelle une substance naturelle serait moins dangereuse pour l’environnement. Cependant, il convient de souligner le fait que très souvent une substance naturelle est moins dangereuse pour l’environnement qu’un pesticide de synthèse.
Les produits phytosanitaires sont sélectionnés pour leur efficacité contre les organismes ciblés. Cette activité biologique peut également avoir des conséquences sur d’autres espèces. La roténone en fournit un exemple : cette substance d’origine végétale a été employée comme insecticide avant d’être interdite, notamment en raison de sa toxicité pour les milieux aquatiques.
Comment comparer le spinosad, le Bt et les insecticides de synthèse ?
Le spinosad est produit naturellement par une bactérie, mais reste très toxique pour les insectes. Il agit sur les récepteurs nicotiniques de l’acétylcholine, sa cible moléculaire. Son efficacité varie selon la physiologie des espèces exposées, sans être limitée aux seuls ravageurs visés car sa cible moléculaire est présente dans des très nombreuses espèces animales. Sa comparaison avec les insecticides de synthèse doit donc être conduite molécule par molécule et espèce par espèce.
Au regard de sa toxicité, le spinosad devrait, à mes yeux, être évité dès qu’une autre méthode de protection suffisamment efficace est disponible.
Au regard de sa toxicité, le spinosad devrait, à mes yeux, être évité dès qu’une autre méthode de protection suffisamment efficace est disponible. Cette précaution est particulièrement importante pour les cultures très dépendantes des pollinisateurs.
En matière de toxicité aiguë, les produits à base de Bacillus thuringiensis, ou Bt, apparaissent généralement moins problématiques. Ils peuvent néanmoins produire des effets non intentionnels : la bactérie déclenche une réponse immunitaire et certaines souches de Bt produisent d’autres toxines que les protéines Cry recherchées. Leur évaluation ne doit donc pas se limiter à la mortalité à court terme, mais intégrer les effets sublétaux et chroniques.
Des résistances déjà documentées
Une revue publiée en 2025 a analysé 437 études et plus de 1 100 observations consacrées à la résistance aux spinosynes. Des résistances au spinosad ont été relevées chez plusieurs ravageurs, en particulier des thrips, des lépidoptères et des diptères. Les niveaux les plus élevés concernent notamment le thrips californien, le thrips de l’oignon, la teigne des crucifères et Tuta absoluta.
Selon les auteurs, les pertes d’efficacité constatées au champ restent peu nombreuses au regard du nombre de cas étudiés. Elles montrent néanmoins que des usages répétés, notamment lorsque les alternatives manquent, peuvent exercer une forte pression de sélection.
Pour préserver l’efficacité du spinosad, l’étude recommande de limiter le nombre d’applications au cours d’une même génération du ravageur et d’alterner des insecticides appartenant à des groupes de modes d’action différents. Le spinosad et le spinetoram appartiennent tous deux au groupe 5 de l’IRAC et présentent une forte résistance croisée : les alterner ne permet donc pas de diversifier réellement les modes d’action.
Source : Sparks et al., « Spinosyn resistance and cross-resistance - A 25 year review and analysis », Pesticide Biochemistry and Physiology, 2025. La majorité des auteurs sont salariés de Corteva ou liés à l’entreprise.
Quels effets du spinosad ont-ils été observés chez les pollinisateurs ?
Sa toxicité aiguë pour les abeilles est bien identifiée. Des travaux ont aussi étudié des effets sublétaux : désorientation, stress oxydant ou réduction de la fertilité.
Le stress oxydant mobilise une partie des ressources énergétiques de l’insecte. Cette énergie devient moins disponible pour d’autres fonctions essentielles, telles que la recherche de nourriture, la reproduction ou la réponse immunitaire. Une exposition peut ainsi fragiliser un organisme sans provoquer sa mort dans les jours suivants.
Le respect des conditions d’emploi suffit-il à maîtriser le risque ?
Ces conditions permettent de réduire le risque, sans l’éliminer. La principale précaution consiste à ne pas appliquer le produit pendant la floraison et, si possible, à éviter également la période qui la précède.
Cette recommandation rencontre une limite au champ : la culture, les adventices et la végétation environnante ne fleurissent pas nécessairement au même moment. L’évaluation du risque doit donc prendre en compte l’ensemble des ressources florales susceptibles d’attirer les pollinisateurs dans la parcelle et ses bordures.
L’évaluation du risque doit donc prendre en compte l’ensemble des ressources florales susceptibles d’attirer les pollinisateurs dans la parcelle et ses bordures.
La persistance du produit doit-elle aussi être prise en compte ?
Oui, même si elle varie fortement selon le milieu. Sur les feuilles et dans l’eau, le spinosad est notamment dégradé par la lumière. Sa persistance peut être plus longue dans les sols, avec des écarts importants selon leurs caractéristiques.
Cette persistance pose un dilemme : une durée d’action élevée peut réduire le nombre d’applications et leur coût, mais elle prolonge aussi l’exposition potentielle des organismes non ciblés. À l’inverse, une dégradation rapide peut conduire à renouveler les traitements. L’analyse doit donc intégrer la persistance, le nombre d’applications et les espèces susceptibles d’être exposées.
Quelles alternatives peuvent limiter le recours au spinosad ?
Les solutions de remplacement ne sont pas toujours simples à déployer. Le recours à des macro-organismes auxiliaires fonctionne plus facilement en milieu fermé. En plein champ, les quantités d’auxiliaires nécessaires peuvent être importantes, avec un coût élevé et une efficacité très dépendante du moment de l’introduction. Apportés trop tôt, les auxiliaires risquent de disparaître faute de proies ou d’hôtes. Apportés trop tard, la population du ravageur est trop grande pour être efficacement contrôlée.
La surveillance précoce des foyers et les traitements localisés constituent une autre piste. Des systèmes automatisés de détection pourraient permettre d’identifier les plantes infestées et de réserver l’intervention aux seules zones touchées.
Chaque méthode doit être évaluée selon son efficacité contre le ravageur, son coût, sa faisabilité à l’échelle de la parcelle et ses effets sur les organismes non ciblés. L’absence d’alternative immédiate peut expliquer le maintien du spinosad pour certains usages, mais elle ne doit pas conduire à sous-estimer son impact environnemental.