Transition carbone : les coopératives cherchent les leviers pour embarquer les agriculteurs
Stockage de carbone, réduction des émissions, diversification des revenus, financement des équipements : lors d’une table ronde organisée par La Coopération agricole, coopératives et experts ont souligné la nécessité de transformer les objectifs climatiques en projets économiques concrets pour les agriculteurs.
Faire du carbone un levier de revenu et de résilience
La transition environnementale ne pourra pas reposer uniquement sur de nouvelles contraintes ou sur la mobilisation de fonds publics. Pour les coopératives agricoles, l’enjeu est désormais de traduire les objectifs de décarbonation en leviers économiques, techniques et financiers capables d’entraîner les agriculteurs.
Lors de la matinale de La Coopération agricole, organisée le 24 juin à Paris, plusieurs intervenants ont insisté sur la nécessité de mieux reconnaître la contribution de l’agriculture à la captation du carbone, mais aussi de financer les investissements nécessaires à la réduction des émissions.
« L’agriculture contribue aux émissions de gaz à effet de serre, comme tous les secteurs. Mais l’avantage est qu’elle peut aussi capter du carbone et c’est justement le point aveugle du débat », a souligné François Gemenne, professeur à HEC et président du conseil scientifique de la Fondation pour la nature et l’homme.
Pour lui, la neutralité carbone suppose de mieux mobiliser ces puits de carbone naturels. Cela passe notamment par une reconnaissance économique des services rendus par les agriculteurs. « Il faut reconnaître, et donc monétiser, la capacité de stockage de carbone des sols », estime-t-il. Une piste serait de permettre aux exploitations de valoriser davantage ce stockage auprès d’acteurs industriels engagés dans leur propre décarbonation.
Cette approche concerne également l’élevage. Souvent pointé du doigt pour ses émissions, il doit aussi être considéré au regard du rôle des prairies permanentes dans le stockage du carbone. « Il n’y a aujourd’hui pas de prise en compte de la compensation carbone que permettent les prairies », rappelle François Gemenne.
Pour les coopératives, le défi consiste donc à faire émerger des modèles qui associent réduction des émissions, stockage du carbone, production d’énergies renouvelables et développement de produits biosourcés. « Nous tentons d’entraîner nos agriculteurs sociétaires vers une neutralité carbone, sur trois piliers : l’atténuation, le stockage, la production d’énergies nouvelles et les produits biosourcés », explique Christophe Grison, président de Valfrance et vice-président de la section Métiers du grain de La Coopération agricole.
Financer la transition, au-delà des seules subventions publiques
La question du financement reste toutefois centrale. Les montants nécessaires sont élevés, aussi bien pour les outils industriels que pour les exploitations agricoles.
« Pour diminuer de 40 % les émissions de GES entre 1990 et 2030 sur nos outils industriels, cela coûterait 800 M€. Pour baisser ces émissions de 25 % chez nos agriculteurs coopérateurs, c’est environ 480 M€. Soit plus de 1 Md€. La question est donc : comment flécher ces financements ? », interroge Christophe Grison.
Les coopératives ont un rôle à jouer dans l’identification des leviers techniques, l’accompagnement des investissements et la structuration de filières capables de rémunérer les efforts réalisés. Mais elles doivent aussi réussir à rendre ces démarches lisibles et attractives pour les adhérents.
« Une fois que nous avons identifié les différents leviers, nous devons être en capacité de les “marketer” auprès de nos agriculteurs, qui restent avant tout des entrepreneurs », résume Gurvan Cedelle, membre du bureau d’Eureden et président de la section Métiers du grain de La Coopération agricole.
Chez Eureden, la démarche RSE s’appuie notamment sur le suivi des émissions directes et indirectes. Le Scope 3, qui recouvre une grande partie des émissions liées à l’amont agricole, est identifié comme le chantier le plus complexe. « Nous effectuons des bilans carbone, mais l’objectif est surtout de regarder comment nous pouvons être la solution de la décarbonation », indique Clara Le Mouel, chargée de RSE au sein de la coopérative.
Au-delà des subventions, François Gemenne appelle à diversifier les sources de financement. « Nous abordons souvent la question de la transition comme un coût et non comme un investissement. Tant que nous aurons cette approche, nous chercherons forcément à réduire le coût et par conséquent la transition », estime-t-il.
Cette évolution renforce l’importance d’un accompagnement qui ne se limite pas au diagnostic carbone. Il s’agit aussi d’aider les exploitants à identifier les pratiques mobilisables, à évaluer leurs effets technico-économiques et à accéder aux dispositifs de financement ou de valorisation associés. La transition pourrait alors devenir un facteur de résilience pour les exploitations, plutôt qu’une charge supplémentaire.